Au Burkina Faso, la "décolonisation" des manuels scolaires au service d’un récit national

Au Burkina Faso, la "décolonisation" des manuels scolaires au service d’un récit national
Le ministre de l’Enseignement secondaire, de la Formation professionnelle et technique, le Pr Moumouni Zoungrana, à Tenkodogo. @Burkina 24

Le pouvoir burkinabè a entrepris de réécrire les programmes d’histoire, de géographie et d’instruction civique. Derrière la réforme scolaire, le pouvoir entend imposer une lecture du passé débarrassée du vocabulaire hérité de la colonisation et davantage conforme à son discours de souveraineté nationale.

Dans les salles de classe burkinabè, certains mots sont désormais appelés à disparaître. Depuis la rentrée scolaire, le gouvernement a engagé une refonte des enseignements d’histoire, de géographie et d’instruction civique, avec l’objectif affiché de « décoloniser » les manuels scolaires. Le projet ne consiste pas seulement à modifier quelques formulations : il vise à revoir le récit historique transmis aux élèves et à remettre au premier plan les résistances africaines et les épisodes considérés comme des victoires nationales.

Le ministre de l’Enseignement secondaire, Moumouni Zoungrana, a présenté cette réforme comme l’une des composantes de la « décolonisation des savoirs ». Dans les nouveaux programmes, certains chapitres doivent être supprimés, d’autres ajoutés, tandis que le vocabulaire employé pour désigner les acteurs de la conquête européenne est lui-même réexaminé. L’administration a notamment préparé un livret à destination des enseignants précisant les expressions à bannir et les contenus à privilégier.

« Dans la décolonisation des savoirs, il fallait aller très vite. Très rapidement, on a extirpé la partie la plus urgente », a expliqué le ministre lors d’un exposé consacré aux acquis de la révolution progressiste populaire. La démarche répond à une critique ancienne des programmes scolaires africains : celle d’une histoire longtemps racontée depuis le point de vue des puissances européennes, où les sociétés africaines apparaissent souvent comme des objets de la conquête plutôt que comme des acteurs de leur propre histoire.

Au Burkina Faso, cette critique prend toutefois une dimension politique particulière. Elle intervient sous une junte qui a fait de la souveraineté, de l’indépendance à l’égard des puissances étrangères et de la rupture avec certains cadres hérités de la période postcoloniale des éléments centraux de son discours.

Depuis l’arrivée au pouvoir du capitaine Ibrahim Traoré, en septembre 2022, le régime s’est progressivement éloigné de la France et de ses partenaires occidentaux, tout en renforçant ses relations avec la Russie et avec les régimes militaires du Mali et du Niger. Les trois pays, réunis au sein de l’Alliance des Etats du Sahel, ont également rompu avec la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), accusée par les juntes de défendre des intérêts extérieurs et d’avoir exercé une pression excessive sur leurs gouvernements. L’hostilité à l’égard de l’influence française et occidentale s’est ainsi mêlée à un discours plus large sur la reconquête de la souveraineté.

Cette rhétorique puise largement dans la mémoire de Thomas Sankara, président burkinabè de 1983 à 1987, devenu une figure panafricaine de l’anticolonialisme et de la critique du néocolonialisme. Le pouvoir burkinabè entretient explicitement cette filiation symbolique, présentant le chef de l’Etat comme l’héritier d’une tradition révolutionnaire interrompue par l’assassinat de Sankara. Cette référence permet de relier le combat contemporain pour la souveraineté à une histoire nationale plus ancienne, tout en donnant au pouvoir une figure tutélaire particulièrement populaire auprès d’une partie de la jeunesse africaine.

La bataille des mots dans les manuels scolaires participe ainsi d’une entreprise plus vaste de réappropriation du récit national. Le conquérant européen n’est plus seulement celui qui a exploré un territoire : il devient, dans le vocabulaire promu par les autorités, celui qui l’a envahi. Les résistants africains, eux, doivent être débarrassés des qualificatifs négatifs que leur auraient attribués les anciens récits scolaires. L’objectif revendiqué est de restaurer une continuité historique et une dignité nationale que le pouvoir juge avoir été effacées.

Cette politique mémorielle ne peut cependant être dissociée du contexte politique dans lequel elle est menée. Depuis le coup d’Etat de 2022, les autorités burkinabè cherchent à contrôler plus étroitement le récit public, tandis que les médias indépendants et les voix critiques sont confrontés à des restrictions croissantes. Des analyses du Centre d’études stratégiques de l’Afrique décrivent une campagne d’influence mêlant thèmes anti-occidentaux, rejet de la CEDEAO et promotion de l’image d’Ibrahim Traoré comme dirigeant révolutionnaire et souverainiste.