Au Burkina Faso, la "décolonisation" des manuels scolaires au service d’un récit national
Le pouvoir burkinabè a entrepris de réécrire les programmes d’histoire, de géographie et d’instruction civique. Derrière la réforme scolaire, le pouvoir entend imposer une lecture du passé débarrassée du vocabulaire hérité de la colonisation et davantage conforme à son discours de souveraineté nationale.
Dans les salles de classe burkinabè,
certains mots sont désormais appelés à disparaître. Depuis la rentrée scolaire,
le gouvernement a engagé une refonte des enseignements d’histoire, de
géographie et d’instruction civique, avec l’objectif affiché de « décoloniser
» les manuels scolaires. Le projet ne consiste pas seulement à modifier
quelques formulations : il vise à revoir le récit historique transmis aux
élèves et à remettre au premier plan les résistances africaines et les épisodes
considérés comme des victoires nationales.
Le ministre de l’Enseignement
secondaire, Moumouni Zoungrana, a présenté cette réforme comme l’une des
composantes de la « décolonisation des savoirs ». Dans les nouveaux
programmes, certains chapitres doivent être supprimés, d’autres ajoutés, tandis
que le vocabulaire employé pour désigner les acteurs de la conquête européenne
est lui-même réexaminé. L’administration a notamment préparé un livret à destination
des enseignants précisant les expressions à bannir et les contenus à
privilégier.
« Dans la décolonisation des savoirs,
il fallait aller très vite. Très rapidement, on a extirpé la partie la plus
urgente », a expliqué le ministre lors d’un exposé consacré aux acquis de
la révolution progressiste populaire. La démarche répond à une critique
ancienne des programmes scolaires africains : celle d’une histoire longtemps
racontée depuis le point de vue des puissances européennes, où les sociétés
africaines apparaissent souvent comme des objets de la conquête plutôt que
comme des acteurs de leur propre histoire.
Au Burkina Faso, cette critique prend
toutefois une dimension politique particulière. Elle intervient sous une junte
qui a fait de la souveraineté, de l’indépendance à l’égard des puissances
étrangères et de la rupture avec certains cadres hérités de la période
postcoloniale des éléments centraux de son discours.
Depuis l’arrivée au pouvoir du capitaine
Ibrahim Traoré, en septembre 2022, le régime s’est progressivement éloigné de
la France et de ses partenaires occidentaux, tout en renforçant ses relations
avec la Russie et avec les régimes militaires du Mali et du Niger. Les trois
pays, réunis au sein de l’Alliance des Etats du Sahel, ont également rompu avec
la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), accusée
par les juntes de défendre des intérêts extérieurs et d’avoir exercé une
pression excessive sur leurs gouvernements. L’hostilité à l’égard de
l’influence française et occidentale s’est ainsi mêlée à un discours plus large
sur la reconquête de la souveraineté.
Cette rhétorique puise largement dans la
mémoire de Thomas Sankara, président burkinabè de 1983 à 1987, devenu une
figure panafricaine de l’anticolonialisme et de la critique du néocolonialisme.
Le pouvoir burkinabè entretient explicitement cette filiation symbolique,
présentant le chef de l’Etat comme l’héritier d’une tradition révolutionnaire
interrompue par l’assassinat de Sankara. Cette référence permet de relier le
combat contemporain pour la souveraineté à une histoire nationale plus
ancienne, tout en donnant au pouvoir une figure tutélaire particulièrement
populaire auprès d’une partie de la jeunesse africaine.
La bataille des mots dans les manuels
scolaires participe ainsi d’une entreprise plus vaste de réappropriation du
récit national. Le conquérant européen n’est plus seulement celui qui a exploré
un territoire : il devient, dans le vocabulaire promu par les autorités, celui
qui l’a envahi. Les résistants africains, eux, doivent être débarrassés des
qualificatifs négatifs que leur auraient attribués les anciens récits
scolaires. L’objectif revendiqué est de restaurer une continuité historique et
une dignité nationale que le pouvoir juge avoir été effacées.
Cette politique mémorielle ne peut
cependant être dissociée du contexte politique dans lequel elle est menée.
Depuis le coup d’Etat de 2022, les autorités burkinabè cherchent à contrôler
plus étroitement le récit public, tandis que les médias indépendants et les
voix critiques sont confrontés à des restrictions croissantes. Des analyses du
Centre d’études stratégiques de l’Afrique décrivent une campagne d’influence
mêlant thèmes anti-occidentaux, rejet de la CEDEAO et promotion de l’image
d’Ibrahim Traoré comme dirigeant révolutionnaire et souverainiste.